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Bienvenue à bord. Sauf aux enfants.

Une nouvelle classe dans les TGV Inoui est interdite aux enfants.
Photo: Harshit Katiyar / Unsplash

La polémique, née des nouvelles rames sans enfants de la SNCF, en France, arrive à quai en Suisse.

«Frère Jacques» ou «La Reine des neiges» en boucle, c’est non. Les cris de joie, les pleurs et les pieds qui tapent contre les dossiers des fauteuils: c’est non. Les allers-retours, à bout d’index, pas chancelants entre les rangées de sièges, c’est non. Les miettes, les effluves de couches, les rires qui tintinnabulent, les parents qui haussent le ton, proportionnellement ou pas, au volume des voix des marmots, tout cela, non, non, non.

Les pleurs d’un enfant peuvent facilement atteindre 120 décibels. Photo: Marco Aurelio Conde / Unsplash

Voici ce qu’a dit, en substance et entre les lignes, la Société nationale des chemins de fer français à ses passagères et passagers.

Des wagons sans enfants

Le 8 janvier dernier, la SNCF lançait une nouvelle classe, baptisée Optimum, sur certaines lignes TGV INOUI. Petite particularité: les enfants n’y sont pas admis afin, lit-on dans la description du service, de garantir un «confort maximal». Quelques jours plus tard, la compagnie décide de corriger le tir, en précisant que l’espace est «accessible à partir de 12 ans». Ce qui veut dire strictement la même chose, mais avec un bon vieux vernis de politesse.

Un tollé chez les adultes

L’exclusion des enfants de moins de 12 ans a été découverte par les usagers et les médias. Notamment par le compte du podcast «Les Adultes de demain» dédié à l’enfance. L’interdiction, en soi, n’avait rien de réellement nouveau puisque l’ancienne offre Business Première la mentionnait également.

Capture d’écran du mur Instagram lesadultesdedemain. Ce post outré a été aimé par 11 000 personnes et commenté 1208 fois.

N’empêche. Cette ségrégation enfantine provoque un tollé. Face à la polémique, massivement relayée par les créateurs de contenus ulcérés sur les réseaux sociaux, la SNCF se fend d’une réponse sur son compte X et d’une vidéo sur Instagram pour justifier son offre. Gaëlle Babault, directrice de l’offre TGV Inoui de SNCF Voyageurs y précise que l’espace Optimum occupe moins de 8 % de la capacité du train et que l’offre n’est disponible qu’en semaine, du lundi au vendredi.

Trop tard, la grenade (des décibels?) est dégoupillée.

«Pour garantir un maximum de confort à bord de l’espace dédié, les enfants ne sont pas acceptés»,

Communiqué de la SNCF, 8 janvier 2026

La SNCF est accusée de sombrer dans une dérive «no kids», de plus en plus à la mode. Un comble, relève moqueuse France Info, à l’heure où les Français sont appelés à un «réarmement démographique».

Fiona Schmidt, journaliste et essayiste française résume ainsi sa perception de la polémique: «La SNCF fait du confort un privilège marchand et non un droit garanti par le service public. Au lieu d’améliorer les conditions de voyage pour tou.tes, on crée des carrés VIP réservés à celles et ceux qui ont les moyens de s’extraire du collectif.»

Débat social

Si la polémique prend une telle ampleur, en France, mais aussi par-delà les frontières du pays, c’est qu’elle est révélatrice de clivages et de changements sociaux profonds qui dépassent, et de loin, l’accès aux wagons des TGV Inoui.

En vrac? Le changement des habitudes de travail ou lorsque le train devient un bureau ou une salle de conférence. La tendance «no kids» qui tend à considérer l’enfant au mieux comme un sous-citoyen, au pire comme une nuisance. Avec en supplément bonus, l’éducation défaillante, dénoncée dans ce cas précis par l’omniprésente Caroline Goldman, psychologue et virulente critique de l’éducation positive. Son crédo: «La prolifération des espaces “no kids” est la conséquence du laxisme éducatif», dénonce-t-elle dans Le Figaro. Autre champ de bataille? L’individualisme croissant d’une société où les besoins les plus personnels doivent être pris en compte. Ou encore, la «cherté des billets qui empêche de nombreuses familles de voyager par le rail», cite le journal Reporterre dans un passionnant article sur le train et la famille.

Chacun sa place…

Pour la SNCF, le luxe, c’est donc le calme. Les enfants, le bruit. Optimum est une nouvelle classe «à destination des clients professionnels et de ceux qui cherchent un maximum de confort» a dit la porte-parole des chemins de fer français. Les femmes et hommes d’affaires qui gèrent leurs affaires en vociférant dans leur smartphone ricanneront ainsi entre eux.

Reprise par France info, la haute-commissaire à l’Enfance au sein du gouvernement, Sarah El Haïry, a réagi auprès de plusieurs médias. «Lorsqu’on donne le sentiment que le confort des adultes passe par l’absence d’enfant, c’est choquant», a-t-elle commenté sur BFMTV. 

C’est vrai, s’insurgent les Françaises et les Français: où est l’offre pensée pour les familles et les enfants? Où sont les wagons avec des allées larges qui permettent le passage des poussettes et des parents-mulets, l’échine courbée sous le poids de sacs à langer? Où sont les espaces ludiques rêvés pour les enfants?

Un wagon famille, inauguré en 2018 par les CFF. Photo: SBB CFF FFS

Et chez nous?

Eh bien, c’est là qu’entre en gare la Suisse. Et la Finlande, autre eldorado des familles du rail, semble-t-il, avec l’Allemagne et certains pays nordiques. Loués pour l’existence de leurs wagons famille, les CFF ont bizarrement choisi de ne pas communiquer sur le sujet. Interrogés à s’exprimer sur leur positionnement stratégique vis-à-vis des plus jeunes passagers, leur porte-parole nous a répondu: «Madame, merci de votre demande, le sujet est plutôt sociétal et nous sommes au regret de décliner votre offre. Merci de votre compréhension.»

Nous n’avons pas compris.

Plus loquace, Ueli Stückelberger, directeur de l’UTP, l’Union des transports publics, nous a offert sa vision, que vous trouverez dans son intégralité dans la Carte Blanche du ça roule! qui paraîtra fin mars. «En Suisse, aucun projet de la sorte ne se profile à l’horizon, écrit-il. Au contraire: les transports publics suisses doivent être accessibles à l’ensemble de la population.»

Des interdictions, même partielles, destinées à certaines catégories de personnes ne sont pas judicieuses, à mon avis».

Ueli Stückelberger, directeur de l’UTP

Pour son directeur, les transports publics suisses, efficaces, font en quelque sorte partie d’une identité nationale. Une fierté. Celle de conduire chacune et chacun, du point A au point B, de la ville à la campagne, sans restrictions. Comment? «En proposant notamment de bonnes correspondances, des tarifs de bout en bout, des trains directs, des voitures-familles, des wagons-restaurants, des compartiments à vélos et à bagages et des trains panoramiques, les entreprises de transport essaient de satisfaire au mieux les besoins de la clientèle, même s’ils se contredisent parfois. Il est ainsi impossible, par exemple, de contenter à la fois les personnes qui souhaitent avoir plus de place pour leurs bagages et celles qui aimeraient bénéficier de plus de places assises.»

À force de vouloir voyager entre soi, on finit peut-être surtout par oublier avec qui l’on fait société. Parce que, malgré le cliquetis des doigts pressés sur les claviers ou les réunions professionnelles au haut-parleur, tout comme dans les éclats trop sonores des bambins, bien vivants, le train continue d’avancer. Le vrai luxe, au fond, n’est peut-être pas le silence absolu. Et s’il se trouvait dans la capacité à partager le wagon, sans dérailler, peu importe la voie?

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